Sur la route

La vie de Hwang Sok-Yong (황석영) a été marquée d’une certaine façon par la guerre. Né en 1943 en Mandchourie, il y reste avec sa famille jusqu’à la libération de la Corée. Cependant cette dernière est divisée en deux, la partie nord passant sous contrôle soviétique, la partie sud sous celui des américains. La famille de l’écrivain passera trois ans (1945-1948) dans ce qui deviendra la Corée du Nord, à Pyongyang, avant de partir s’installer à Yongdeungpo, un quartier industriel de Séoul où le père a trouvé du travail.
Après avoir connu de nombreux déplacements, à 7 ans, Hwang Sok-Yong connaîtra la guerre de Corée (1950-1953). À 23 ans, il prendra part à la guerre du Vietnam en 1966-1967 en tant que membre du corps expéditionnaire coréen envoyé aux côtés des Marines.
Ses livres sont souvent empreints des changements qui ont bouleversé la Corée. Un pays qu’il aurait voulu uni, les deux parties possédant la même langue et la même culture. Son désir de réunification le poussera en 1989 à enfreindre la loi et se rendre en territoire Nord Communiste afin de participer à un congrès d’écrivains. Suite à ce geste qui violait la loi sur la sûreté nationale, il partira en exil en Allemagne et aux Etats-Unis avant de revenir en 1993 à Séoul. Il y sera condamné à 7 ans de prison, peine qui ne sera pas accomplie jusqu’au bout grâce à Kim Dae-Jung, ancien dissident élu en 1998 comme Président de la République de Corée.
Pour cette présentation, j’ai volontairement choisi de mettre de côté son parcours d’écrivain afin d’accentuer l’influence des changements de la Corée sur la vie de l’écrivain. Maintenant place au livre !

 Sur la route de Sampo (삼포 가는 길) est un recueil de nouvelles datant de 1972 à 1974.

Oeils-de-biche (낙타눈깔) (1972) : La guerre du Vietnam s’achève. Les soldats sont petit à petit libres et peuvent profiter de leur permission. Mais après avoir fait face à la réalité de la guerre, les hommes doivent affronter les perceptions des civils ainsi que les idées reçues. Un lieutenant déchargé car considéré comme inapte psychologiquement se retrouve en proie aux sentiments naissant avec la fin du combat. Dans la ville pauvre que leur escadron fréquente, les civils tiennent des propos irresponsables. Qu’ils auraient souhaité une bonne guerre, qu’il aurait fallu en éliminer plus car ils sont beaucoup trop nombreux, que cette guerre n’était rien du tout. Les officiers s’indignent. Un clivage entre la population et eux apparait. De la haine, du racisme et la peur de rentrer chez soi, de retrouver la pauvreté quittée se distinguent plus clairement. Et quand la douleur est là, les militaires cèdent à la tentation de la chaire.

‹‹ Je vois ce récit comme une douloureuse réalité au sujet de la situation après la guerre. Les civils pensent que les militaires reviennent plein aux as ou ne vont se battre que pour la gloire, oubliant que les volontaires sont issus de villages pauvres. Des petites filles traitent un officier noir comme s’il était un cannibale. La population met les alliés dans le même sac que les ennemis. Il règne en ville un chaos indicible et inimaginable. Cette nouvelle est, je trouve, une dérangeante interrogation sur ce qui est juste ou non, sur ce qui est bien ou mal. Quant à la fin, je l’ai trouvée surprenante.

Herbes folles (잡초) (1973) : Grandissant dans un quartier ouvrier, Sunam, un petit garçon, se retrouve confronté à un environnement difficile. Une mère omniprésente semant de nombreux interdits et allant même jusqu’à le vêtir comme ses aînées, des soeurs indifférentes, un quartier où une violence quotidienne règne. Heureusement l’arrivée d’une jeune fille, Taegum, permet à Sunam de trouver une aide au sein de la famille mais pas seulement. Cette petite domestique va lui donner des occasions de s’échapper de temps en temps de la garde maternelle et découvrir leur monde. Par la suite, l’école l’aide à se faire des amis alors qu’à la maison, l’attitude de Taegum change doucement. Tout comme le quartier. Les affrontements explosent jusqu’à ce le pire arrive et que la ville soit bombardée. Sous les yeux des passants, les immeubles explosent. La ville se met à changer, les gens aussi, l’ombre de la folie en transformant certains comme Taegum.

‹‹ Cette nouvelle nous plonge en pleine guerre avec réalisme. Le récit basé sur les souvenirs d’enfance touche par la simplicité et la concision narrative. Il n’y a pas de longues descriptions dans lesquelles le lecteur pourrait se perdre. La narration se veut objective. On n’entre pas dans des considérations de bons, mauvais, bien, pas bien. Les faits sont livrés simplement laissant le lecteur comme témoin de cette tranche de vie. Chronologiquement parlant, Herbes folles se situe pendant la période de la guerre de Corée. Je dirais que cela permet de réaliser à quel point, Hwang Sok-Yong a été marqué très jeune par  la division de son pays et que cela a fini par devenir un combat idéologique.

La route de Sampo (삼포 가는 길) (1973) : En plein hiver, alors qu’il s’échappe en douce de la pension où il logeait, Yongdal rencontre un autre homme plus âgé que lui, Jong. Tous deux ouvriers se retrouvent sur la route comme des vagabonds. Si l’un veut aller là où il y a du travail, l’autre veut retourner dans son pays, Sampo. Au bout de dix ans d’exil, le plus vieux des hommes éprouve le besoin de retrouver ses racines. Ensemble, ils se mettent à marcher sachant que leurs chemins se sépareront à un moment. Sur la route, ils croiseront Baekwha, une prostituée en fuite qui cherche à rentrer chez elle. Mais le retour sera rempli de surprises.

‹‹ Dans cette nouvelle, j’ai été étonnée par la différence narrative,  puisqu’il y a un abandon de la première personne pour la troisième. Après avoir lu les trois autres, j’ai eu l’impression d’être moins impliquée dans le récit. D’être davantage spectatrice en quelque sorte. Le désir de retrouver ses racines est très fort et exprime un besoin de renouer avec ses origines que chaque humain, je pense, doit avoir une fois dans sa vie. Et ce, peu importe l’âge ou la durée de son exil. C’est aussi une question d’appartenance et je me demande si plus largement, Hwang Sok-Yong n’exprime pas simplement son désir de réconciliation entre les deux Corées, que ces deux parties séparées le font sentir comme un vagabond.
 
Les ambitions d’un champion de ssireum (장사의 꿈) (1974) : Fils de marin, Ilbong rêve inlassablement de gloire. Costaud et bien bâti, il songe d’abord à devenir un sportif accompli, comme  un champion de ssireum. Mais après son père, sa mère décède à son tour et le jeune homme met de côté ses ambitions pour tenter de survivre en ville. Chauffeur, employé dans un bain public, il fera de son mieux pour travailler et pouvoir se nourrir. Au hasard des rencontres, il croisera le chemin de Monsieur Rondelet, cinéaste, qui attiré par son corps lui proposera un rôle. Seulement, Ilbong ne se doute pas qu’il devra tourner des films très particuliers. Entre lui et sa partenaire, Aeja, un amour naît. Mais lorsque cet amour est perdu, le jeune homme reprend sa quête de gloire jusqu’à devenir l’être qu’il ne veut pas.

‹‹ Derrière Ssireum se cache la lutte traditionnelle coréenne. Elle est encore pratiquée et chaque année, deux tournois sont organisés ainsi qu’en automne. Ilbong incarne au départ, en voulant devenir Changsa (le vainqueur du tournoi) une certaine volonté de rester dans la tradition mais plus il s’approche de la ville, plus il se tourne vers la modernité d’une certaine façon. Sa découverte d’un nouveau monde le mène finalement à sa perte. Avec la ville, il est obsédé par la réussite. J’ai trouvé cette nouvelle touchante, parce qu’Ilbong me fait penser à un grand enfant qui s’est retrouvé emporté dans un univers dont il aurait du se méfier.

Pour conclure, je dirais qu’entre déchirement et incertitudes, Hwang Sok-Yong nous plonge au beau milieu d’une Corée en pleine mutation. On suit les parcours d’ouvriers et de gens de la campagne qui vont vers la ville pour le meilleur mais plus souvent pour le pire. Ils finissent tous par perdre quelque chose ou même par se perdre. Mais il n’y a pas de fatalisme car même si quelques moments reflètent une certaine cruauté humaine, d’autres passages sont plus légers et apportent une touche d’espoir.

C’est un avis sans prétention sur un auteur que j’apprécie de par sa justesse d’écriture. Si vous l’avez lu, n’hésitez pas à me donner vos points de vue :) !

Publicités

2 réflexions au sujet de « Sur la route »

  1. Ayant entamé depuis l'année dernière, un vaste cycle culturel tendant vers l'Asie, et plus précisément la Corée, je suis en train de découvrir, depuis le début de l'année, la littérature de ce pays (merci les séries de m'avoir transmis cet intérêt).
    Hwang Sok-Yong a ainsi été le premier écrivain sud-coréen que j'ai lu, avec le recueil de la Route de Sampo. Je suis assez fascinée par la façon dont il réussit à capturer l'âme et l'essence de ce pays déchiré, avec toute sa complexité et ses paradoxes. Son style est sobre et se lit sans difficulté. Il traite de thématiques fortes qui ne laissent pas indifférentes.
    Je rapprocherai un peu cet ouvrage d'un autre recueil de nouvelles, écrit par Ch'Oe Yun. Il m'a également fortement marqué, évoquant aussi cette identité coréenne bouleversée, c'est « Là-bas, sans bruit, tombe un pétale ». Très troublant.

    Sinon, de Hwang So Yong, j'ai fini il y a quelques jours, L'ombre des armes. Il s'agit d'un épais roman qui nous plonge dans la guerre du Viêt-Nam. C'est une véritable fresque, avec une galerie de personnages hétéroclytes, très denses. A nouveau, l'auteur parvient à dresser un portrait riche et vivant d'une époque tumultueuse. C'est passionnant.

    Je compte donc continuer mes lectures de ses romans ! j'ai trouvé dans une bouquinerie, en début de semaine, Les Terres étrangères.

    Grâce à lui, je poursuis mon voyage littéraire et il est sans doute devenu un de ces auteurs marquants, dont le nom me vient spontanément lorsque l'on me parle de littérature asiatique.

    Donc, merci beaucoup pour ton billet lui étant consacré et pour nous faire partager ton avis éclairé sur le sujet !

  2. Je ne connais pas Ch'Oe Yun, je regarderais où je peux acheter des livres de cet auteur ! Ça ne fait pas longtemps que je lis des auteurs coréens alors ma bibliothèque est de ce côté là, un peu pauvre.
    Mais j'aime beaucoup la question de l'identité que ce soit celle d'un peuple ou d'un individu (Ça me fait penser aux « Identités meurtrières » d'Amin Maalouf).

    Tu m'as donnée envie de lire « L'ombre des armes » ! J'avais un petit doute sur ce livre, les récits de guerre n'étant généralement pas mon fort.

    De rien pour le billet ! À force de lire et regarder les séries, je trouve que les deux se complètent extrêmement bien. En plus, j'ai une bibliothèque spéciale « auteurs asiatiques » particulièrement fournie, alors j'ai envie de partager :) !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s