Le secret de Big Papa Wu

Suite à un abandon temporaire de Moneypenny, je me suis plongée dans un livre de Diane Wei Liang. À chaque fois, que je lis un roman d’un auteur chinois ayant émigré, je me demande quelle image de la Chine va-t-il dépeindre. La censure existe et lorsqu’on se penche sur le passé de certains écrivains, on voit que soit eux soit des membres de leur famille ont participé à des mouvements pour la démocratie ou bien ont été victimes de la Révolution culturelle et de la chasse aux « capitalistes ».
Née à Pékin en 1966, Diane Wei Liang a connu, enfant, les camps de rééducation (laogai – 劳改) où étaient conduits tous les opposants au Régime. Déjà à cette époque, elle voulait être écrivain. Le chemin jusqu’à ce métier fut long. À l’université, elle a milité pour la démocratie et a participé à Tian’anmen en 1989.  Son exil l’a mené aux Etats-Unis et en Angleterre où elle a enseigné le management jusqu’à ce qu’elle arrête pour se consacrer à l’écriture.

Le secret de Big Papa Wu (The eye of Jade pour le titre original) suit le parcours de Wang Mei dans un Pékin moderne. Après avoir démissionné de son poste d’assistante personnelle du directeur des relations publiques du ministère de la sécurité publique, la jeune femme décide de se mettre à son compte. À 29 ans, elle ouvre son cabinet de conseil qui cache en réalité une agence de détective privé, ce qui ne s’avère pas très légal. Heureusement ses connaissances de la police et des pratiques en vigueur lui permettent de savoir comment contourner la loi.
Un jour, un proche vient sonner à sa porte. Ce dernier a une grosse affaire pour elle. Wang Mei n’hésite pas une seule seconde et accepte d’enquêter. Elle est, cependant, très loin de se douter où sa recherche la mènera réellement. Des boutiques d’antiquités aux petites gargotes, des complexes luxueux aux taudis délabrés, des riches quartiers aux endroits de jeux clandestins, la détective va suivre une piste qui la plongera dans un passé qu’elle n’avait même pas soupçonné.
Mon avis : Lorsque j’ai refermé ce livre, j’étais troublée. Beaucoup de choses ont contribué à cet effet comme l’écriture de Diane Wei Liang. Alliant tantôt les termes poétiques et les descriptions peu reluisantes de la ville, elle nous plonge dans un Pékin, une Chine qui se cherche. Les femmes en qi pao, le Parti et ses cadres, l’accès à la propriété, l’importance des guanxi (ces relations personnelles ou professionnelles indispensables pour réussir ou qui facilitent nettement la vie), la misère, l’opulence. Le capitalisme flirte avec les restes du communisme alors que le pouvoir et l’argent deviennent des obsessions. Peu importe les moyens mis en oeuvre, il faut être dans les hautes sphères. On a l’impression que c’est tout ou rien, que le juste milieu n’existe pas. Les gens semblent prêts à tout pour s’en sortir ou créer une opportunité de réussite. Je pense que ça a existé dans tous les pays et que ça n’a pas disparu mais concernant la Chine, il y a un espèce de flou perturbant.
On a le sentiment que Wang Mei ressemble un peu à son auteur ou du moins, qu’elles ont vécu les mêmes choses. Camp de rééducation, désir de démocratie, d’égalité, de liberté… Son héroïne ne semble pas être à sa place dans ce pays en mutation. Au fond, elle se « cherche » et des évènements vont remettre en cause ce qu’elle jugeait bien ou bon. Je pense que même, le lecteur, à la fin du livre peut s’interroger sur ce qu’il aurait fait, ce qu’il ferait. Le pardon, la justice, toutes ses valeurs ancrées en nous peuvent être remises en question et dans ce cas-là, ferions-nous réellement ce que nous avons toujours affirmé.

Le secret de Big Papa Wu est instructif à cause de toutes les subtilités qui sont décimées avec soin au fil du roman. Il n’est pas centré uniquement sur les grandes villes mais aussi sur les régions plus rurales de la Chine et finalement, il suffit d’une information pour que tout prenne sens. À ce moment-là, on se rend aussi compte des complexités culturelles. Par contre, je pense qu’on peut avoir du mal à accrocher à l’écriture de Diane Wei Liang.

La salle de jeu jouxtait la cuisine. Un nuage de fumée planait sous la lumière des halogènes, une odeur de bière envahissait l’air âcre. Le plafond était bas et le sol froid, mais, apparemment, cela ne dérangeait personne. Le calme évoquait les fumeries d’opium  quand les clients en sont à leur troisième pipe.
L’opium de ces gens-là était le jeu. Dans la journée, ils exerçaient toutes sortes de métiers — ils pouvaient être instituteurs aussi bien que cadres ministériels. Il arrivait même qu’on rencontre une adorable grand-mère, ou un père de famille connu pour surveiller de près ses propres enfants.  Certains mentaient — ils prétendaient rendre visite à des voisins, retrouver des amis. D’autres n’avaient pas pu échapper aux reproches d’épouses hystériques ou de maris furieux, et se tenaient à leur table remplis de honte et de désespoir. Mais, le plus souvent, leur visage exprimait la délivrance et le soulagement. C’étaient des voyageurs qui se trouvaient à des milliers de kilomètres de chez eux. Dans cette grande ville anonyme, aucune de leurs connaissances ne risquait de le voir ;  ils pouvaient enfin se laisser aller.

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